Compte-rendu :
Ca faisait un moment que l'idée de rallier à ski le Mercantour au pays des tourtons me faisait rêver.
Avec Sarah et Harold, pendant plusieurs semaines nous avons bâti un itinéraire. Lorenzo s'est joint à nous et nous nous sommes lancés.
J1 : Saint Etienne de Tinée - Refuge des lacs de Vens (9 km, 1400 mD+)
Dépose en voiture (merci Aurélia) à Nice Saint Augustin pour prendre le bus Neige d'Auron à 7h25 puis un coup de taxi pour atteindre le pied du sentier du Claï Inférieur. Nous commençons ski sur le sac mais après 150 m D+, l'enneigement est suffisant pour chausser. Il fait gris, la neige est juste revenue avec un grip parfait mais l'ascension est pénible sur ces terrasses et talus parfois raides et déneigés. Un petit pique-nique au sommet et nous descendons sur les lacs dans une poudre bien agréable. A l'approche du refuge, nous découvrons que nous ne serons pas seuls ce soir : le refuge est dejà occupé par 2 gars qui se sont lancés dans une traversée intégrale des Alpes. La nuit au refuge est moins rustique que redouté : il y a de l'eau (une source est déneigée à proximité), du bois et un poêle qui chauffe bien, un dortoir agréable avec des couvertures. Bien sympa ce refuge. Il se met à neiger fort dans la soirée. Interrogations pour l'itinéraire de demain.
J2 : Refuge des lacs de Vens - Larche (22 km, 1000 mD+)
Il est tombé 15/20 cm cette nuit. Quelques pentes ont purgé autour du refuge. Nous montons prudemment au collet de Tortisse. Au col du Fer, un beau rayon de soleil nous accueille et dissipe nos doutes pour la suite : nous nous engageons vers le Pas de Morgon. C'est parfois raide, parfois bien exposé, la neige masque les traces de nos prédecesseurs mais nous franchissons tout à ski. Au Pas, le temps se couvre et nous nous élançons dans le Salso Moreno, ambiance féerique avec la neige fraîche sans aucune trace et la brume qui se dissipe et révèle les sommets. A 2200 m nous repeautons et montons jusqu'au pied du Pas de la Cavale dans la brume. Nous mettons les skis sur le sac. C'est très raide, la neige est bien molle. Heureusement le temps reste couvert et il y a ce petit vent froid. Nous nous sortons des derniers rochers dans une ambiance patagonienne heureux d'avoir franchi le 2e crux du jour. Brume au sommet mais ça se dégage plus bas
S'ensuit une superbe descente du vallon du Lauzanier en poudre vierge de toute trace. Prudence dans le bas du vallon où la chaleur a fait partir de grosses coulées. Descente à Larche par les pistes de ski de fond. Nous déchaussons devant le Refuge de Larche qui vient juste d'être repris par un jeune couple. Nous passerons une agreable soirée au refuge.
J3 : Larche - Fouillouse (23,5 km, 1750 mD+)
Petit portage de 150 mD+ dans les pentes sud au départ de Larche. Nous passons à la cabane de Viraysse (superbe vallon) puis remontons jusqu'au col de Portiola. Belle descente en poudre dans le vallon bien sauvage sous les falaises de Rocca Blanca et du Massour. Nous repeautons au soleil pour monter au col de la Gypière où un vent glacial nous cueille. L'enneigement est famélique dans ce coin-ci, il y a des caillasses partout. Quel contraste avec le Mercantour... On rejoint le pas de la Couletta par une serie de pénibles mounta cala (on aurait mieux fait de peauter) puis descente jusqu'au village de Fouillouse dans une neige qui peine à decailler avec ce temps bouché.
Nous déchaussons, bien rincés, à 100 m du gîte les Granges où nous passons une super soirée avec un bon repas et un bain nordique au clair de Lune !
J4 : Fouillouse - Maljasset (21,5 km 1600 mD+)
Odilon le patron du gîte nous a rassuré sur les conditions et finalement on décide de rester sur notre idée initiale de traverser vers Maljasset via les cols de Stroppia, Infernetto et Ciaslaras. Donc une nouvelle grosse journée ! Nous passons Stroppia avec les couteaux puis descente en poudre (10cm) bien agréable et retrouvons nos traces d'hier.
À 2600 m, nous repeautons et prenons la direction de l'Infernetto via le lac della Finestra. Au collet vers 2820 m, nous devons rejoindre l'Infernetto en traversant de grandes pentes qui ont déjà bien chauffé. On passe prudemment un par un. Au col nous constatons que le couloir N mérite bien son petit nom : le départ est raide mais heureusement pour nous la neige est excellente (poudre tassée). Nous dévalons tout ça rapidement puis repeautons pour le 2e crux : le col de Ciaslaras. Nous montons à ski sans même devoir mettre les couteaux, la neige est à point. La descente derrière n'est pas évidente non plus : il y a un bombé raide au départ et dessous une grande plaque s'est décrochée. Nous descendons l'un après l'autre dans une neige inégale et avec pas mal de caillasses sur le haut.
Les deux difficultés passées, nous glissons au col de Mary et prenons à gauche la descente vers Maljasset en évitant soigneusement les longs plats du départ. Le contraste est saisissant : après ces cols bien alpins et cette ambiance haute montagne, nous nous retrouvons dans un grand vallon d'alpages très ouvert.
Nuit au confortable refuge de Maljasset : super accueil et bonne cuisine.
J5 : Maljasset - Refuge de la Blanche (15 km, 1200 mD+)
Nous remontons l'Ubaye jusqu'à sa source. C'est très plat, très long mais superbe. Le ciel est embrumé par le sable du Sahara rendant l'ambiance un peu surnaturelle. Personne en vue sur 11 km. Au col de la Noire, nous retrouvons la civilisation. Superbe descente plein nord, 30/40 cm de poudre froide. Nous arrivons juste à l'heure pour se commander une bonne omelette en guise de repas. Ça nous change de notre habituel combo pain rassis-saucisson-tomme !
Bonne après-midi et soirée au refuge de la Blanche : confortable et personnel très sympa.
J6 : Refuge de la Blanche - Refuge Agnel (11 km, 1000 mD+)
Le vent souffle fort ce matin et le temps est bouché. On part à plat du refuge pour atteindre le pied du Rouchon. Montée en neige dure par des combes et la facette qui mène sur la crête E du Rouchon. Malgré la faible visibilité et le vent fort on tente de pousser jusqu'aux Sagnes Longues (3032 m) et, miracle, au moment où nous apercevons le cairn sommital, la brume s'ouvre et nous avons maintenant de la visibilité sur la pente sommitale. Nous nous élançons avec prudence sur cette pente suspendue en grosse poudre froide, le ski est excellent. Nous rejoignons ensuite le vallon de Clausis sous la face nord du Rouchon. La neige s'allourdit un peu et nous rejoignons la route du col Agnel.
Nous remontons par la route dans le froid et le vent jusqu'au refuge Agnel où le poêle nous fait vite oublier nos projets de ski pour l'après-midi.
Bonnes bières, bon repas (un dauphinois d'anthologie) et dechouettes discussions avec le gardien du refuge.
J7 : Refuge Agnel - Saint Véran 18 km 1100 mD+
Ce matin, le groupe se divise.
Lorenzo, Sarah et Harold souhaitent descendre vers l'Italie pour passer une soirée à Cunéo avant de rentrer. Je reste sur le plan initial en visant de terminer à Saint Véran.
Deux gars au refuge avec qui on se suit depuis quelques jours ont le même objectif que moi : on va donc faire équipe aujourd'hui. Nous montons d'abord au col de Chamoussière en suivant l'itineraire recommandé par le gardien puis au Pic de Caramantran où nous savourons le panorama sur la Taillante, le Pain de Sucre et le Viso. Nous amorçons la descente vers la chapelle de Clausis en poudre une peu travaillée par le vent par endroits mais le ski est très agréable. Nous repeautons pour monter à Chateau Renard. A la fin de la montée, les coupoles de l'observatoire apparaissent, c'est toujours sausissant. Nous descendons plein sud dans notre trace de montée. La neige est transformée à point, c'est un régal. Je dis au revoir à mes deux compagnons du jour qui prolongent et prends la direction de Saint Véran dans de douces pentes transformées à point puis par la piste de fond amenant au village.
L'arrivée à Saint Véran est magique : grand ciel bleu, abondance de neige sur les sommets, les calvaires et les maisons en bois typiques du village. Je poursuis à pied pour rejoindre l'arrêt du bus qui doit me redescendre à Guillestre pour prendre le train pour Gap et de rentrer à la maison en "mobilité douce" car+train.
J8 : Retour à la maison
Après une bonne halte au Champsaur, je prends le train à Gap pour Marseille puis Cannes et Mouans-Sartoux. Le temps d'écrire ce compte-rendu et de réfléchir à comment poursuivre cette haute route...
Voilà le raid Saint Etienne de Tinée - Saint Véran est terminé... Un rêve a pris forme. Outre la contemplation des paysages traversés, ces moments d'amitié, d'échange, de partage et de rire le soir au refuge, les litres de sueur, parfois les crampes aux fesses, la joie de la glisse, l'hésitation, la remise en question, la persévérance, ces rencontres étonnantes, des retrouvailles inattendues, les souvenirs de ceux partis trop tôt, tout cela fait l'essence du raid à ski et c'est ce que nous allons chercher.
Une guerre s'est déclarée la veille de notre départ. Nous avons eu la chance de pouvoir nous extraire du monde durant ces 7 jours et d'échapper, tout privilégiés que nous sommes, pour un moment à la folie des hommes...