Sortie du dimanche 17 mai 2026 (Il y a 2 jours)
N∇BL∇
Conditions nivologiques, accès & météo
Météo/températures : iso 0° 2200m, ensoleillé.
Conditions d'accès/altitude du parking :
Altitude de chaussage/déchaussage : 2800m
Conditions pour le ski : excellentes, poudreuse sur fond dur
Conditions nivo et activité avalancheuse : purge en NE spontanée sur une pente raide. Départ de la couche récente en plaques friables sous les pieds, en dessous du refuge
Skiabilité : 😄 Excellente
Compte rendu
Itinéraire suivi : par la cabane du Tracuit, idem topo, enfin on aurait du.
Horaires :
La météo est peu stable pour ce week end, on voulait partir avec Lulu sur une course d'arête, mais ça risquait d'être mouillé, voire carrément enneigé. Alors on plie ce plan-là et on en déplie un autre.
On part sur un autre plan, le Valais, c'est bien aussi, nan?
Le Valais, c’est une promesse en soi. La promesse de se perdre dans du grandiose, de l'inconnu, des glaciers immenses qui s'étalent tranquillement.
Il fait incertain samedi mais dimanche c'est grand beau d'annoncé.
Il y a juste un peu de portage.
Voilà c'est dit, en petite astérisque dans le contrat qu'on ne lira pas, mais on pourra pas dire qu'on était pas prévenus.
Départ vendredi soir tard parce que y en a qui bossent.
Pas moi, hein, faut pas déconner non plus.
Le samedi matin, 7h30, on est sur le parking de Zinal, au fond de la vallée. C’est un frigo, ce bout du monde. Le froid mord les doigts, le pas se fait vif pour lutter contre l’air qui coupe. Quelques centimètres de neige fraîche recouvrent tout d’un voile propre, plus mince par endroits, mais suffisant pour dissimuler le chemin.
Première erreur, dès le départ.
On remonte dans les fougères, des troncs d'arbres morts, en griffant la pente au hasard pour retrouver la bonne trace.
Bon bah les baskets sont trempées et les pieds gelés, c'est nickel.
À cause de la neige, on choisit l’itinéraire d’hiver, celui qui contourne les pentes trop raides. Les baskets restent au sec sous un porche en béton, près d’une prise d’eau. Au-dessus, il y a trop de blanc pour continuer en chaussures légères.
Ensuite, c’est la déroute.
On marcassine dans la forêt, puis dans les alpages, puis dans les myrtilliers.
Inefficace au possible.
La montagne ne nous ouvre aucune ligne claire. En retombant sur le chemin d'été, on se jure qu'on ne le reperdra pas, ça suffit l'innovation "against all odds". Arrivés au roc de la Vache, on s'enfonce jusqu'à mi tibia dans de la neige sans sous couche, toujours pas moyen de chausser les skis!
Pendant ce temps, la météo, claire le matin, se ferme.
Un brouillard épais glisse par-dessus les crêtes. Il vient vers nous, déterminé. On a tout juste le temps de franchir le col pour apercevoir, au loin, un cube sombre posé sur une arête : le refuge. Entre lui et nous, une grande pente montante, minée de points noirs de cailloux.
En restant au fond du vallon, en jouant avec le cours d'eau et son marécage en cours de formation, les yeux de la foi distinguent un itinéraire hypothétiquement blanc, avec donc la possibilité de chausser les skis. Nos heures d'errance skis sur le dos ont couté cher, du coup on choisi l'option grand détour pour monter au refuge, tant que c'est avec un sac moins lourd, skis aux pieds.
Le brouillard nous enveloppe par moments, nous enferme dans un blanc où seuls les rochers tranchent, sombres silhouettes dans une soupe laiteuse.
Rien ne dit qu’on pourra skier depuis le refuge.
Il nous restera au moins la descente sur le glacier. Mais si cette neige là est cartonnée, soufflée, cassante, bref si c’est une neige de merde, alors on aura fait tout ça pour rien, littéralement. Cette pensée me tombe dessus lourdement.
Je peux consentir beaucoup d’efforts pour peu de virages. Mais il me faut un minimum de récompense. Un geste juste, une pente qui répond.
Lulu le voit et tente d'arrondir les angles de ma vision pessimiste.
Dans un groupe de deux, il n’y a qu’une seule personne qui peut s’autoriser à ruminer. L’autre est condamné à jouer le rôle de celui qui tient debout. Cette fois, j'ai shotgun, j’ai pris la place du râleur, celui qui a mangé tous ses chiantos. C’est moi qui traîne le moral dans la neige.
On est à 2800-2900m, la neige est excellente depuis 1000m de dénivelé, et toujours pas de souscouche.
Bordel.
Avant d'aborder la dernière pente menant au refuge, vers 3000m, la perspective d'une descente enfin potable me fait retrouver un petit sourire. Mais du coup, c'est Lulu qui se décompose à la vue de cette dernière montée plutôt raide et c'est à moi de faire celui pour qui tout va bien.
"Non, mais c'est pas si raide, t'inquiètes pas, ça va le faire, comme le dit Keen'V."
Pas sur que la ref marche, tant pis...
Dans la brume, une silhouette descend vers nous.
Un homme, deux sacs, les pieds dans la neige fraîche.
C'est un gars de l'armée suisse qui n'avait rien à faire aujourd'hui donc pourquoi pas monter à la cabane Tracuit pour récupérer un sac abandonné quelques jours plus tôt lors d'un sauvetage.
Facile.
L'histoire est drôle, on sent qu'il ne résiste pas à la raconter, le sourire aux lèvres, avec autant d'aisance et de détails que si on était à la terrasse ensoleillée d'un café de village.
Des traileurs du 93-94 se sont tapés une déter pour monter au refuge sans parvenir à trouver comment y accéder. A la nuit tombante, ils appellent les secours, décrivant la situation avec tellement d'emphase que en bas, la théorie du canular a un temps été retenue. Finalement les secours envoient une équipe terrestre et des hélicos pour les secourir. Mais nos voyageurs fourbus, à l'article de la mort, en découvrant sur place que les secours n'étaient pas gratuits, s'enfuient en courant dans l'obscurité en éteignant les lampes.
C'est malin : donc à présent l'affaire est une disparition, ce qui implique encore plus de moyens de secours...
Et, bon, c'est pas facile de courir plus vite qu'un professionnel de la montagne sur son terrain, quand tu lui as sucré sa nuit.
Bref, voila à présent quelques jours plus tard notre gaillard de l'équipe de secours qui redescend le sac d'une des personnes secourues et que l'on croise tout sourire dans le brouillard :
"Il est lourd ce sac, je sais pas qu'est ce qu'ils ont mis dedans! Par contre il y avait des marshmallows, je me suis pas gêné, tiens!"
Il rit, et nous avec.
Au détour de la conversation, il nous demande d'où l'on vient, et avant que je puisse répondre, il me lance :
"Toi, t'es Français, tu portes la corde comme un Français, personne d'autre fait comme ça!"
C'est pas faux...
Je souris, un peu gêné, je ne sais pas comment prendre cette info...
Moi je l'aime bien ma façon de porter la corde...
Après cette pause fort sympathique, nous revoilà à l'assaut de la dernière pente dont le manteau a commencé à chauffer malgré le brouillard. La coulée humide n'est pas bien loin. On finit donc à pieds, comme nos prédécesseurs. Et puis après un passage dans les chaines, ça y est, nous voilà aux portes du refuge. Nos corps, eux, sont au bout. Neuf heures d’efforts, de détours, de choix douteux, se terminent sur ce seuil.
Malgré un portage un peu long sous une météo grincheuse, le refuge fermé accueille une vingtaine de personnes.
Tout le monde va au même endroit demain et espère une seule chose : du beau temps.
Mais pour l'instant, faut du repos!
Petite soupe miso, histoire de se réhydrater, c'est validé!
Et après une trop courte sieste, il est à nouveau l'heure de manger : ramens au bœuf accompagnés de champignons, oignons frits et mélange épicé pour salade.
Le mélange est osé mais excellent.
La convivialité maximale pour une journée fatigante, de quoi refixer le sourire au cas ou il battrait de l'aile.
On y apprend au cours du repas, que boire de l'eau de fonte non filtrée, c'est non, à cause de toutes les saloperies dedans. Par contre, la p'tite clope pour aider à la digestion, profiter du sommet ou faire un peu rebelle, c'est oui.
Tout un concept.
Après une nuit potable, sans plus, le dortoir se vide avant 5h du mat, du coup on suit le mouvement. Le cake protéiné à la banane, noix, crème de marron est une réussite digne d'une viennoiserie dans un brunch branché du centre ville.
La grande baie vitrée de la salle à manger s'ouvre enfin sur la vue, sans un nuage pour gâcher la fête. Le glacier, les pentes, les arêtes sont là, nets, tranchants.
Y pas à dire, ça donne envie d'y aller!
Chaussage des skis sur les coups de 6h pour s'installer confortablement dans les traces des avides de pow-pow qui tracent devant avec une demie heure d'avance.
Le soleil vient timidement effleurer le versant NW que l'on remonte, prolongeant l'aube naissante. La vue est splendide, 30cm de fraiche repose sur un fond dur avec une pente frolant les 25-30°. Le vent a peu travaillé, la descente promet d'être monstrueuse.
Ca va être Monstrueux, disaient les Inconnus en parodiant Indochine...
Ah ouais, ouais, ouais!
A un moment, la trace découvre une belle crevasse endormie sous la neige récente, de quoi rappeler de ne pas céder à l'euphorie la plus totale. Le glacier est plutôt ouvert pour cette période de l'année et ça colle bien avec le fait que l'enneigement soit très déficitaire : il n'a pas du beaucoup neiger par ici.
Les premiers ne tardent pas à descendre sous l'œil envieux de leur poursuivants.
Un connard, aller on peut dire un tocard pour plus de poésie, passe pleine balle entre nous deux, sur la corde qui nous relie. Je n'ose pas imaginer ce qui se serait passé s'il se l'était prise dans les jambes. La montagne est déjà assez dangereuse comme ça, sans qu’on y rajoute la bêtise de nos con-citoyens.
La montée est finalement avalée en 3h : voilà qui redonne un peu de baume au cœur, c'est bon, c'est fait!
Pas de problèmes avec l'altitude pour Lulu, peut-être que, finalement, dormir en refuge n’est pas qu'une affaire de flemme. C’est aussi une façon de se donner une chance de s'acclimater?
Non, je ne crois pas, ça doit juste être de la flemme, t'as raison.
La vue au sommet est grandiose avec un tas de sommets inconnus. Des faces verticales toutes blanches avec des bouts de sérac suspendus, des formes effilées et biscornues et un sommet qui semble joli tout en étant skiable.
J'aime la sensation de ne rien connaitre, d'être complètement étranger au paysage qui se déroule sous mes yeux.
Après, c'est vrai que j'aime aussi pouvoir nommer chaque sommet et me dire qu'ils ont (quasi) tous été faits.
J'aime tout en fait, je crois.Du moment qu'il y a de la neige, hein, sinon ça ne compte pas...Et puis vient le moment, tant attendu, de la descente.
La poudre de mai, froide, dense, nous attend dans un champ encore largement vierge. Les yeux écarquillés fouillent le terrain, à la recherche du moindre creux suspect. Les jambes brûlent, mais répondent bien. Les virages s’enroulent, appuyés, forts, pleins de vie.
Sous mon buff, je souris.
Ce sourire là, il est éclatant, c'est le plus beau que j'ai en stock, c’est celui des virages chèrement payés. Celui qui reflète en un seul virage bien enchainé tout l'effort consenti pour aller le chercher.
Un seul virage bien posé qui justifie tout.
Lulu, elle, signe ses plus beaux virages de la saison avec une fierté visible. On voit à sa façon de skier que quelque chose s’aligne, là, maintenant.
Et puis, comme toujours, ça se termine.
Trop tôt.
Retour au refuge pour un sandwich bien mérité bien qu'encore un peu matinal.
C'est que la route sera longue jusqu'à la voiture.
En suivant la trace inspirée qui épouse les orientations W du vallon, la descente jusqu'au marécage de la veille se fait finalement bien à skis. La neige est toujours bonne bien qu'elle prenne un peu en consistance avec le rayonnement solaire.
Poursuite mixte par équipe en ski de fond classique pour terminer avant de rechausser les peaux pour remonter au roc de la vache.
On retrouve un paysage bien changé, toute la neige de la veille a fondu, laissant apparaitre clairement le chemin. Cette fois, pas d'excuses, on ne le quittera plus ce foutu chemin.
Quelques 3 heures plus tard, dans une descente peu ergonomique, plutôt chiante et carrément longue, l'arrivée à la voiture constitue un grand soulagement.
"P'tite pomme pour fêter ça?"
Peu après, le soir :
"Tu sais, le sommet qui avait l'air cool, c'est le Dom, le troisième sommet des alpes."
Il était déjà dans les cartons celui là, mais le fait de l'avoir identifié parmi tant d'autres comme étant attirant, ça le place en vue pour un prochain compte rendu!
P'tet pas cette année au vue de l'enneigement dans cette partie des alpes...
En conclusion, si c'était la dernière sortie de l'année, alors je suis trop content de l'avoir faite dans de telles conditions, et sinon, ben je suis content aussi parce que ça veut dire que ça continue!