Sortie du samedi 2 mai 2026 (Il y a 2 jours)
N∇BL∇
Conditions nivologiques, accès & météo
Météo/températures : beau, iso 0° 3200m
Conditions d'accès/altitude du parking :
Altitude de chaussage/déchaussage : dans le vallon sous le refuge du glacier blanc
Conditions pour le ski : neige de névé bosselée avec des rigoles, pas très rigolo
Conditions nivo et activité avalancheuse : BERA du jour à 2 , en sud neige de névé, en nord la couche fragile peut encore se faire solliciter à cause de l'humidification encore en cours.
Skiabilité : 😐 Correcte
Compte rendu
Itinéraire suivi : AR Agneaux en S par le glacier Tuckett
Horaires : 6h30-18h
Apres Rocky IV et Rambo III, les Agneaux II, le Retour du gang des pantalons verts.
Et cette fois, ça va chier, comme le disaient si bien les Inconnus.
Le jour de la revanche s’ouvre comme une opportunité dans le calendrier, une brèche dans la météo incertaine de ces derniers jours.
On y retourne.
Toujours par le coté sud : au nord, les couches fragiles clignotent encore en rouge dans le BERA, et nous ça nous impressionne un peu, pas envie d'être là quand elles vont lâcher.
Réveil à une heure non négociable et non divulgable, une heure qui ne concerne que les insomniaques ou les chasseurs d’aube.
La route, le long et connu ruban noir qui contourne les Ecrins, défile avec aisance dans le petit matin jusqu’au bout de l’asphalte, le pré de Madame Carle.
Ou pas.
Le bitume s’arrête plus tôt cette fois, pris dans un reste d’hiver. On se gare avant, c'est la galère pour trouver une place sur le bord de la route bondé de voitures endormies.
On paye de mauvaise grâce une demi‑heure de marche en plus.
Taxe de printemps.
6 h 30, départ, baskets aux pieds. Le sentier jusqu’au refuge du Glacier Blanc est sec, lavé de toute trace de pow pow.
De toutes façon ce n'est pas vraiment ce qu'on est venu chercher.
On l'a bien préparé cette sortie, chacun à sa manière :
Sylvain a fait un barbecue la veille, avec pour sentence immédiate seulement deux heures de sommeil au compteur, et il est encore tout perfusé de merguez dans le sang.
Quant à moi, j’ai fait la fermeture de Val Tho comme si on m’arrachait les skis de piste pour un an. Dernières arabesques hystériques, comme un refus de rendre les lames.
Le bilan tombe dès la première montée.
Deux heures de sommeil, pour le Sylvos, c’est du luxe. Il caracole loin devant, silhouette verte qui se découpe dans l'aube naissante.
Mes jambes, elles, traînent du plomb. Cette histoire va être longue.
Le copain finit par me regarder, puis regarder sa montre. Par pitié, par amitié ou simplement par stratégie horaire : il me prend la corde.
Allègement instantané, Merci!
Je gagne un cran de vitesse, mais pas assez pour recoller.
Déso copain, mais je jure que je fais ce que je peux.
Pour ne pas sombrer dans une spirale mentale infernale, je mange.
Une barre.
Puis mon seum.
Puis une autre barre.
Je chemine comme ça, alternance de sucre et d’amertume, quel meilleur carburant pour la montée?
Le premier ressaut est tout sec, une dalle facile en apparence. En apparence seulement.
J’entends, là‑haut, les gratouillis des pompes de Sylvain sur le rocher.
Le talkie grésille, sa voix tombe dans le canal :
— J'ai du faire un peu de dry, il y a un passage un peu merdique.
Puis :
— Tu veux la corde ?
Je regarde alternativement la dalle et mes jambes. Aujourd’hui, c’est pas le jour pour jouer les héros.
— Ouais. Je vais prendre la corde.
Foutu passage en dry, il n'y avait qu'un pas, mais fallait y croire! Ça passe bien finalement, mais la corde, c'était une bonne idée.
Le vallon se relève ensuite et conduit tout droit au dernier couloir.
Pas possible de monter les skis plus haut, ça ne passe plus.
Dommage...
La rimaye, elle, passe encore facilement. Pas pour longtemps. Ca se sent, elle s’ouvre, au rythme discret du dégel.
La neige est dure à la montée, une bande de glace affleure par endroits, parfaite pour cramponner.
Ca se fait bien. Rien d’héroïque. Juste le travail des pieds, l’instinct qui gère l’équilibre, les mollets qui chauffent un peu.
Quelques brassées plus tard, et nous voilà sur la crête de la Calotte des Agneaux.
Le regard tombe immédiatement sur l’entrée de la directe NW. Elle a la beauté des choses dangereuses, fine, élégante, infestée de requins plus ou moins visibles.
D’ici, on plonge vers le vallon d’Arsine, vidé de blanc, plus proche de l’été que de l’hiver. La descente par le Réou d'Arsine ferait une belle ligne, ambiance garantie, sur un glacier à peine ouvert.
Et puis il arrive forcément un moment ou l'on se retourne.
Ce qu’on avait alors dans le dos pendant toute la montée nous saute au visage.
C’est un sacré coup de poing.
La meilleure vue des Écrins.
Point.
Pas de discussion possible, dans mon esprit en tout cas.
La Barre et le Dôme trônent, massifs, indiscutables, posés au-dessus du Glacier Blanc qui coule à leurs pieds. Ils sont assez proches pour imposer toute leur stature, sans avaler le reste du monde.
À gauche, la voie des Plaques d’Ailefroide reste en suspens comme par miracle, le Coup de Sabre tranche net la crête, et, affalé entre les barres, le glacier du Pelvoux resplendit de milles feux avec sa forme si caractéristique.
Magnifique.
Sublime.
Les mots sont vains pour exprimer ce que ça fait à l'intérieur.
On se décide à pousser jusqu’à l’Agneau Blanc, pour se mettre la vue dans les yeux comme il faut, pleine puissance, les curseurs poussés au max.
Un petit col, une bifurcation, un choix. Il aurait fallu que je prenne le sommet de gauche, pas celui de droite.
Résultat : nous voilà chacun sur un pic différent (Sylvain sur l'Agneau Blanc, et quant à moi, je ne sais pas trop sur quoi je trône), à une cinquantaine de mètres l’un de l’autre. Le moment est précieux, à gueuler tranquillement à la cantonade d’un sommet à l’autre comme deux voisins de balcon.
"He Manu, descend!— Et pour quoi faire?
— Ben je sais pas moi, descend!"
Ça fera de belles photos. On dira que c’était le plan.
On peut quand même dire que j'ai été aux Agneaux, hein?
De mon perchoir, la vue plonge vite sur le glacier Tuckett.
Un vautour passe, découpe l’air en ellipses lentes.
L’heure avance, mine de rien.
Il faut faire demi-tour.
Le couloir a commencé à chauffer : la neige, plus lourde, croule sous les crampons. La désescalade demande des gestes précis, presque doux pour ne pas trop solliciter la glace. Petite descente donc jusqu’aux skis qui attendent, au pied de la rimaye, en train de bronzer.
On chausse.
Ça skie, sur un névé labouré par les restes d’anciennes coulées d’avalanches, la neige est marquée par les évènements du mois passé. On lit les cicatrices sous les carres et ça vibre pas mal malgré la neige bien revenue sous le soleil. Bref, c'est pas le meilleur ski.
Vient le verrou sec.
On déchausse à nouveau, pour une petite désescalade en crampons sur dalle.
Sylvain passe d’abord, propre, efficace.
As always.
Ensuite, il s’écarte, sort son sandwich, et s’offre un dîner-spectacle : au dessus de lui, un clown triste, gestes raides, gesticule avec indécision.
Je suis tendu, quand je te dis que je suis tendu, c'est que je suis tendu!
Le mal de ventre, présent en sourdine depuis le matin, en profite pour gronder rageusement.
Faut que je parle, histoire de me concentrer sur autre chose :
— Je n’ai jamais été aussi mal. Même pas sur la désescalade en crampons de la Barre des Écrins. Même pas sur les dalles de la Dibona.
En même temps, c’est exactement un mix entre les deux : de la désescalade en crampons sur dalle.
— Il faut avoir confiance dans les pieds, lâche Sylvain, qui essaye de m'aider tant bien que mal.
Confiance, ouais.
Le mot sonne faux sur la roche, accompagné du hurlement strident des pointes acier sur le caillou, à la recherche d'une aspérité.
La confiance, ça se gagne, ça ne s’invoque pas comme ça, d’un coup, au milieu d'une dalle merdique.
Bon, ça y est.
Une fois ce cirque passé, la descente retrouve son fil.
Neige presque uniforme.
Des virages qui déroulent.
C'est la fin de saison, la douleur monte dans les cuisses, tandis que le corps est en quasi pilotage automatique, il sait parfaitement quoi faire après tout ces week-end passés à peaufiner sa technique.
Le genou intérieur qui s'ouvre, en appui languette marqué, tandis que l'appui aval se recentre sous le pied.
Changement de carres, bien groupé.
Va chercher loin, bien loin!
Aller, pousse moi ce ski extérieur!
Sur de la neige facile comme ça, c'est gratifiant. L'impression de savoir vraiment skier, un tant soit peu.
Et puis, c'est déjà fini.
C'est passé (trop) vite...
Reste à remettre les chaussures pour rejoindre le pré de Monsieur Carle, le gardien du refuge de Madame.
En passant devant le refuge, le voilà qui en sort. Il vient, sourire en coin, taper la discute et grappiller des nouvelles sur les conditions.
Il se souvient de nous, de notre but quelques mois plus tôt. Cette fois, le gang des pantalons verts a pris sa revanche sur ce petit agneau teigneux.
Et le voilà qui conclut tout sourire :
"Bien joué, les gars!"
Ça sonne comme une signature en bas de la page, le contrat est rempli, job is done!
Ça pourrait signer la fin de la saison aussi.
Eventuellement.
Mais on se connaît.
On ne va pas s’arrêter si tôt, n’est‑ce pas ?