Itinéraire suivi : Montée à la brèche des Chamois, nuit au Pavé. col du Pavé et nuit au Promontoire. Brèche la Meije, Serret du Savon et glacier de l'homme.
Horaires : 5h pour monter au refuge du Pavé, 2h30 pour monter au col du Pavé, 5h pour faire Promontoire-Aigle.
-- Ah d'accord! Tu me laisses faire sécher mes affaires de la veille, une lessive, acheter pain-fromage et on y go?"
Mercredi, réveil 6h:
Petit départ pas trop tôt, y a pas le feu, on chausse les skis vers 8h30 pour notre tour de la Meije. C'est un peu la consécration de toutes nos sorties dans le massif : on les connait ces refuges mais la traversée n'a jamais été envisagée. C'est un peu impressionnant de s'imposer des passages comme ça sur plusieurs jours, ça met une pression en plus et le demi tour est encore moins facile à envisager. C'est notre premier raid sans être tenus en laisse par un guide, de quoi marquer, je ne sais pas moi, une forme de progrès? Je vois déjà le copain effectuer une moue mi dubitative, mi amusée.
La montée au Pavé, c'est du connu, mais la montée au Pavé plein soleil, thermostat 6, laisser mijoter 3h, ça on connaissait moins. On monte avec le casque pour ne pas avoir une insolation et j'ai mon éternel buff sur tout le visage, j'étouffe.
L'arbitre siffle un temps mort devant le naufrage en cours et on s'échoue sur un caillou surplombant le refuge pour manger un bout vers 14h.
Puis, on pousse jusqu'à la brèche des Chamois pour voir la vue et les conditions pour le lendemain. On veut savoir si le couloir des chamois passe et si la brèche du Rateau se fait bien.
La vue est sympa dans cette petite ouverture mais il est déjà temps de se rentrer au refuge par une petite descente trop courte , mais bon c'est déjà ça! Ah et au fait, le couloir, ça parait pas tant une bonne idée que ça mais la montée au Rateau pourrait se tenter le lendemain.
Le refuge du Pavé, c'est le seul refuge des Ecrins qui fait de la grossopedophobie :
Si tu fais plus que 40 en pointure, ben c'est tant pis pour toi.
Le BERA passe en 3 dans la journée du lendemain pour les pentes E : c'est mort pour la brèche du Rateau et ça veut aussi dire qu'il faut monter au col du Pavé tôt avant que Madame la corniche qui surveille le col ne se dise qu'il est temps d'aller au marché dans la vallée.
J'entends une petite voix un peu déçue qui me dit:
"Ca veut dire qu'on ne fera que col du pavé et direct au Promontoire? "
Ben oui, je crois...
Jeudi, grasse mat', reveil 6h30:
La montée au col est facile, petit passage en crampons sur la fin pour passer la partie raide et traversée sous la corniche. Vers 10h on est au sommet et on contemple la descente face Ouest qui n'a pas vu le soleil.
C'est du béton armé de boulettes de glace.
Petite pause au col alors?
Et nous voilà à contempler l'horizon pendant 1h30, taper la discute, manger un bout.
"On a rarement le temps de faire ça, c'est bien aussi, non?"
Vers 11h30, faut y aller parce que le reste sera trop chaud sinon. On met un point d'honneur à ne pas descendre en crampons.
Si ça skie, on skie, merde, quand même!
Petit piolet dans la main, on va pas se le cacher : la descente béton ravagée par les boulettes, c'est moyen.
Mais dans une feuille morte hurlant l'agonie des carres sur la transfo regelée, tout passe à ski.
L'honneur est sauf.
Ouf.
Ensuite on est accueilli par une moquette à poil court, revenue à point.
Direction la vallée et quand on en a marre, on remet les peaux et on remonte au refuge?
Belle récompense que ces quelques virages ensoleillés, faut cependant faire gaffe aux gueules de baleines présentes aussi sur ce versant...
A un moment, c'est bon, on a fini de jouer! Il faut du coup remettre les peaux pour remonter.
La porte du four se referme une nouvelle fois sur nous et liquéfie l'ascension.
Au refuge du Promontoire, on est parmi les premiers groupes : ça veut dire que tout le monde va passer par cet enfer de fournaise, voire pire car ils arriveront plus tard...
Il est l'heure d'un coca bien frais pour Sylvain et d'une sieste en plein soleil pour ma part, sans un centimètre carré de peau exposé. L'accoutrement ( et la position?) est étrange et la gardienne me demande si ça va:
"Oui Madame, c'est ma définition du bronzage!"
Le refuge a fait le plein de son lot de personnages forts en caractère : celui qui accroche ses chaussures sur la gouttière rafistolée au scotch marquée "ne pas toucher" , celui qui remue ciel et terre pour trouver un ibuprophene car il s'est tiré le dos (et pas un doliprane car c'est musculaire , tu comprends). La gardienne en a 4 dans sa réserve à pharmacie pour la saison, "je vais prendre les 4" , ben oui, t'as raison, ouais. Et puis y a l'étoile filante, celui qui parle fort au point que toute conversation avec ton pote est impossible, tout tourne autour de ses exploits, demain il ira faire la Meije orientale après être allé à l'aigle.
A table on sympathise avec un guide et ses deux clients qui font la même course avec le même timing que nous. Quelqu'un demande au guide comment le Serret du Savon (petit passage clé du lendemain, récemment équipé de dégaines à demeure par les guides de la vallée) passe, si c'est faisable:
"Je ne sais pas, je ne l'ai pas fait depuis qu'il a été équipé d'une manière digne d'une salle d'escalade..."
Tout est dit.
Petit exploit du jour à mentionner ici : pas de ronfleurs dans le dortoir bondé! Ca arrive pas souvent, ça...
Vendredi, ze real deal, réveil 5h15:
Aujourd'hui c'est le grand jour, tout est concentré dans cette journée avec le passage de la Brèche, le Serret et la descente sur le glacier de l'Homme. Faut pas trainer pour conserver un timing propre alors on se met en place rapidement. Avant 6h on est partis à skis pour descendre du refuge, puis en crampons pour monter à la brèche de la Meije. Redescente prudente de l'autre coté, main droite pour prendre pied sur le glacier. Derrière nous, il y a le guide et ses deux clients et... c'est tout, pas de nouvelles des autres cordées.
Ben elle est ou l'étoile filante?
Tant mieux, ça renforce un peu le caractère de la course quand il n'y a pas foule. Le soleil se lève et éclaire notre première descente à skis dans un environnement assez magique. On se trouve suspendus au dessus des séracs qui surplombent les vallons de la Meije. La remontée pour parvenir au Serret du Savon se passe bien dans cette ambiance spéciale et on s'encorde au pied de ce dernier.
C'est Sylvain qui ouvrira la voie, ça a l'air de lui faire plaisir de taper des piolets dans de la glace, les skis dans le dos.
Il en faut pour tous les gouts, qu'est ce que vous voulez.
La longueur fera pile 50m du bas du Serret jusqu'au relai chainé. Derrière le guide est prêt à monter, je le sens venir dans le rétro, clignotant à gauche sur l'autoroute :
"Alors les athlètes, on avance?"
Et puis le voilà parti dans le couloir, la patience d'un guide a ses limites. Dans la partie en glace, il me laissera passer devant, c'est gentil à lui, ça m'évite de gérer une corde en plus dans les pattes. Et puis au détour d'une deuxième longueur qu'on tire, il passe la cinquième et disparait bientôt dans l'étroiture.
C'est ainsi qu'à 11h on se trouve devant le glacier de l'Homme, à attendre qu'il dégèle un peu, avachis dans la neige.
Rebelote.
Le temps d'apprécier la traversée Promontoire-Aigle qu'on a réussi à tenir dans un timing respectable.
Il n'y a qu'un mot sur les lèvres : MA-JEUR!
Et oui, c'est le jour ou le sortir celui là! L'ambiance est folle dans cette traversée!
Et voilà qu'on domine le glacier de l'homme qui promet lui aussi une belle ambiance déchirée. Au dessus la Meije Orientale trône, avec ses pentes bien dures à l'allure patibulaire vu d'ici. Un coup d'œil derrière nous, et toujours personne. C'est pas aujourd'hui que quelqu'un ira la visiter celle là...
Bon, on ne va pas s'éterniser non plus, quand faut y aller... Je me lance donc dans la pente d'accès un peu raide, c'est béton encore.
Derrière nous le guide, qui avait fait la pause au refuge, regarde ses cobayes tester les conditions. Bien vite, la neige s'adoucit et la vraie descente peut commencer. La navigation dans le glacier est aisée car c'est bien tracé. C'est une jolie descente, qui a déjà bien chauffé sur le bas.
Une bien belle conclusion à cette journée majeure!
On part dans un délire avec Sylvain en Sancho Pança, le valet au visage buriné par la rudesse du labeur au soleil, comparé à mon teint blanc de bourgeoise de l'ancien temps, "avec la mouche" précise le copain amusé.
Soit...