Sortie du samedi 4 avril 2026
N∇BL∇
Conditions nivologiques, accès & météo
Météo/températures : beau, quelques rafales de vent, -10° annoncé au sommet
Conditions d'accès/altitude du parking : deneigé
Altitude de chaussage/déchaussage : parking
Conditions pour le ski : neige soufflée, irrégulière sur le haut, affleurant les cailloux ensuite, puis transformée sympa avant de devenir collante et détrempée dans la foret
Conditions nivo et activité avalancheuse : RAS
BERA du jour : risque 1-2 à 2300m, de rares plaques dans les zones d'accumulations. Début d'humidification du manteau , risque de coulées humides.
Skiabilité : 😐 Correcte
Compte rendu
Itinéraire suivi : voie normale en AR
Horaires : 4h30-16h30
Comment est on passé de :
"Viens, on va faire le Breithorn en partant de Cervinia, c'est un 4000 accessible avec 500m de dénivelé"
à la subtile modification qui suit :
"Juste à coté y a le Grand Paradis, c'est facile aussi, mais viens on dit que dormir au refuge c'est tricher"?
Comme dit le dicton : Something, somewhere went terribly wrong.
Pour l'occasion, c'est Lulu qui répond "préjent" à l'appel de ce changement de plan soudain. Des contraintes bassement quotidiennes l'ayant laissée sur le plancher des vaches pendant deux semaines, on a là un parfait cobaye pour tester l'effet de l'altitude sur un corps non acclimaté. Pour la quatrième sortie en rando du personnage, je dirais que c'est insolent, mais pas déconnant non plus.
Bref, c'est ainsi que samedi matin le réveil hurle à 2h pour sonner le glas d'une journée qui s'annonce épique. Le temps d'avaler un bout, de faire la route qui nous sépare du Pont, lieu dit du départ, et de chausser les skis : il est déjà 4h30. Quelques cordées sont aussi sur le départ, comme quoi d'autres aussi ont été rebutés à l'idée de dormir au refuge Emmanuel, dit Manu pour les intimes.
Ils sont également Français...
Existerait il un lien de causalité pouvant expliquer la relation "Français = rejet de Manu" ?
Je ne fais que poser la question, sans arrière pensée, c'est pas le genre de la maison, voyons, vous me connaissez, hein...
On laisse filer les lampes de nos compatriotes dans la nuit, nous, on table sur une montée en 7h, on va pas se mettre la rate au gros bouillon dès 5h du mat.
La montée dans la forêt est, heu, comment dire, chiante et lente. Les couteaux sont mis rapidement et ils servent immédiatement. Par moments la trace se fait dans du pentu, ou il ne faut quand même pas tomber. L'obscurité aide pas mal dans ces cas là, le cerveau n'ayant pas le loisir de tout comprendre. Et puis on se hisse péniblement sur les pentes qui mènent au refuge.
La piste est ravagée par des traces de pas profondes, le couteau qui se barre, les peaux qui glissent comme pas permis : j'en ai marre.
Ce qui me calme un peu c'est d'imaginer les sangliers qui ont niqué la trace en train de galérer en plein soleil, vers 14h je dirais, suant à grosses gouttes sous un soleil de plomb. Peut être ont ils oublié les guêtres? La neige s'immisce alors petit à petit vers les malléoles et l'envie de faire demi tour grandit en eux.
Hélas, ils ont continué on dirait.
Il est 7h30 quand on rentre dans le rang de la procession partant du refuge et qui s'en va au sommet.
3h pour 700m de dénivelé, Soliiide!
Pourtant on n'a pas eu l'impression de chômer. A partir de ce moment, ça va mieux, on reprend un peu de vitesse et la trace suit son cours dans le vallon. Vers 3000m, je note chez mon cobaye un accroissement de la fréquence de respiration disproportionné par rapport à l'effort fourni.
L'impression de respirer avec une paille.
STOP.
Communication terminée.
STOP.
Attendez mes instructions.
STOP.
Quelques ressauts plus tard, le vent nous cueille et emporte dans son sillage un peu de motivation au passage. Lulu ne rigole pas beaucoup, le mal de cœur vient s'inviter à la fête avec un léger mal de tête.
Hmm, ok, je crois que j'ai mon bingo du mal des montagnes, c'est parfait.
"Si je vomis, tu me redescends, hein?"
Aie, quand le Medic du groupe commence à prendre l'aggro, c'est là que tu comprends que le raid est parti sur de mauvaises bases.
Mais je n'en montre rien et prends ma meilleure imitation d'Hubert Bonnisseur de la Bath :
"D'accord, faisons comme ça!" avec un large clin d'œil invisibilisé par le verre fumé du masque.
Le sommet montre enfin le bout de son nez tandis que les premiers skieurs redescendent sur une neige bien dure.
Pas question d'abandonner si près du but pour Lulu. Soit. Alors, allons y.
La procession a largement ralenti, partout ou le regard se pose des gens esquissent des pas lourds et fatigués. Ca me donne envie de rire soudainement:
Pourquoi s'infliger tout ça? Fierté personnelle? Pression des réseaux? Peur de décliner?
"Aller courage, après des quelques centaines de mètres, on a fini l'effort!"
En 7h30 de montée on arrive au sommet. Pas mal, bien dosée l'estimation! Ca grouille de monde, des skis sont plantés dans la neige dans un chaos peu organisé, et sur le coup j'ai plus du tout envie de rire : viens on se casse vite fait d'ici!
Mais on n'est pas monté tout en haut pour ne pas voir la vue de l'autre coté, alors on ira la faire cette dernière partie en arête, non mais!
Donc ça part en crampons direction Grand Paradis Beach.
Il y a la queue pour la photo avec la Madone. On suit un guide qui fait le tour en sens inverse (ben oui il y a un sens de visite, quoi de plus normal?) pour parvenir sur l'arête.
A 50m du vrai sommet, il n'y a personne, ça nous va largement et on souffle un peu 5 minutes avec la vue.
Et puis il faut redescendre pour manger un bout, je crois que je suis en train de faire tourner la tête à Lulu. Ou alors était-ce seulement l'altitude...
Suite à un quiproquo, le guide qu'on a croisé pense qu'on veut longer le piolet pour ne pas le perdre et nous sort gentiment cette phrase à l'ironie dosée au poil :
"Les urgentistes disent que le piolet reste bien accroché en cas de chute, il n'y a pas de problèmes..."
J'aime bien cette distillation d'info discrète, pas invasive. Bien noté, ce n'était pas l'intention initiale, mais je prends note du point.
La descente commence par un bout de glacier qui affleure par moments.
Il n'y a plus beaucoup de jus dans les jambes. Moi qui croyait que le ski en descente n'était pas un sport...
S'en suit un border magnifique dans un vallon jonché de cailloux, avec une seule trace viable, aux petits oignons. Quelques virages vierges sur la rive droite et puis on arrive dans la bonne soupasse d'après midi pour rejoindre le refuge.
C'est l'heure d'une pause bien méritée avec Lulu qui reprend des couleurs, et du chocolat par la même occasion. Derrière nous, une tablée raconte avec emphase les émotions de la montée : je n'ai jamais entendu autant de péripéties épiques autour du mot "conversion".
La redescente dans la foret se passe prudemment, les cailloux ne sont pas loin et des fois, faut pas se la coller quand même! Nos chemins se séparent quand mon regard se fait happer par un couloir plongeant dans une gorge.
"On se retrouve en bas?"
Petit retour sur les pistes de ski de fond jusqu'à la voiture qui crame au soleil.
Il y a de l'émotion dans l'air.
Le projet est passé.
C'est la satisfaction rare de réussir quelque chose dont la probabilité d'échec était plutôt élevée.
Echec étant un bien grand mot, on aurait pu s'arrêter tranquillement n'importe quand.
Mais non.
C'est passé.
Et comme on dit:
Mission passed